Une Bévue par Anna Pigkou

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Quand Lilia Mahjoub m’a demandé de participer au Séminaire Nouages de Lausanne, il m’est tout de suite venu à l’esprit le cas d’un jeune homme dont la cure changea après un acte analytique visant le réel en jeu dans ses passages à l’acte qui court-circuitaient jusqu’alors l’Autre du transfert et ses interprétations.

Or, lorsque je me mis à chercher le cahier avec les notes que j’avais gardées, notamment celles du premier temps, où il décrivait dans les moindres détails ses pratiques addictives et perverses, des notes qui allaient me permettre de mieux construire le cas, je constatai avec consternation que je ne les retrouvais plus.

Être désabonnée de l’inconscient pour mieux mener une cure oui ; or, cela c’est de la mauvaise pratique, me répétais-je sans cesse tandis que mon angoisse allait grandissant. 

Ainsi quelques jours plus tard, ne trouvant aucune solution, je décidai de faire la sieste et fis le rêve suivant :

Alors que j’étais assise épuisée dans ma chambre face à l’ordinateur sans rien pouvoir faire, je m’aperçois soudain qu’à côté de moi est assis mon père – qui est mort très jeune quand j’avais onze ans. Je me lève et vais me blottir dans ses bras comme lorsque j’étais enfant. Il commence à me parler avec espièglerie, en souriant et en m’expliquant ces petites choses qui enrichissent parfois les fantasmes foncièrement pervers des exilés du rapport sexuel et qui pour un temps débordaient les narrations de mon patient.

Lorsqu’au bout d’un moment, il me demande : « Tu les connais les αληθοφάνειες/vraisemblances ? Tu les as déjà utilisé(e)s ? » J’éclate alors de rire et me relève soulagée pour retourner à mon ordinateur. Mais je le retrouve éteint et je me penche pour le rallumer en murmurant : « Les misérables, les misérables, elles qui ont essayé pendant toutes ces années de me faire croire qu’il était mort ! – sous-entendant ma mère et ma tante qui sont elles-aussi décédées – » alors qu’au même moment une deuxième voix me retentit : « Oui, c’est exactement ça le mécanisme de la perversion, savoir qu’il est mort et croire qu’il est vivant ».

Cette rencontre, même en rêve, avec un père de la douceur et du désir m’a redonné de la force, et, comme par magie, je me suis souvenue que depuis longtemps j’avais transféré chez moi les notes que je cherchais à mon cabinet pour préparer mes contrôles, et le cahier en question se trouvait enfoui sous le support des livres que j’utilise pour mes lectures.

« L’amour du père est votre perversion » entendis-je dire mon analyste le lendemain matin en levant la séance et donnant ainsi l’avantage à un amour plus souriant et moins ravageant que celui de Bess, l’héroïne de Lars Von Trier dans « Breaking the Waves », la femme-martyr sexuel qui a déterminé le parcours artistique de mon jeune patient et celui des femmes qui ont nourri mon anorexie.