La citation du jour : Jacques-Alain Miller, Le tout dernier Lacan par Esthela Solano

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« Quand (…) l’espace d’un lapsus n’a plus aucune portée de sens (ou interprétation), alors seulement on est sûr qu’on est dans l’inconscient ». On peut croire que c’est connu puisque la valeur des non-sens est depuis toujours, par Lacan, soulignée et mise en fonction. Néanmoins, ce que cette phrase très surprenante, si on la regarde de près, comporte, c’est la disjonction entre l’inconscient et l’interprétation, une exclusion entre ces deux fonctions, je dis fonction pour inconscient, puisque, dans le même texte, Lacan parle en effet de la « fonction inconsciente ». C’est de nature à faire vaciller ce que nous croyons savoir de l’articulation de l’inconscient (…) Cela attaque ce qui est, pour nous, le principe même de l’opération psychanalytique, pour autant que la psychanalyse a son départ dans l’établissement minimal, S1-S2, du transfert. »

Jacques-Alain MILLER, « Le tout dernier Lacan » (2006-2007), L’Orientation lacanienne III, 9, Enseignement prononcé dans le cadre du Département de psychanalyse de Paris VIII, leçon du 15 novembre 2006, inédit. (Ou encore : Leçon du 15 novembre 2006 voir l’article intitulé « L’inconscient réel »,  Quarto, 88-89, décembre 2006, p. 7.)

Citation relevée par Epaminondas Theodoridis

Commentaire par Esthela Solano-Suarez :

Dans son commentaire du dernier écrit de Lacan, Jacques- Alain Miller attire notre attention et décortique par le menu, la disjonction exclusive qui se fait jour dans ce texte entre l’inconscient et l’interprétation. Comment concevoir alors l’opération analytique pour autant qu’elle fait fond sur l’articulation signifiante S1-S2 support du transfert ? Si l’articulation signifiante supporte l’hypothèse de l’inconscient, comment peut-on s’orienter dans la pratique si cette articulation vole en éclats ?

Je fais appel ici à mon expérience d’analyse avec Lacan pour éclairer ma lanterne.

Au cours d’un premier entretien très long et approfondit, il pris le soin d’interroger mon expérience d’analyse précédente, ce qui m’y avait poussé et le solde de celle-ci, faisant émerger ensuite le signifiant du transfert de par l’insistance sans relâche sur le « Pourquoi moi ? » relatif à mon choix de m’adresser à lui. Et du coup il tapa dans le mille, le symptôme y était convoqué.

Cette mémorable première fois s’en est suivi de la déconcertante expérience de l’hors sens : des séances traumatiques, fulgurantes, où mon intention de signification se heurtait à la coupure de la première phrase énoncée, et ce, avant qu’elle ne se boucle. Un exemple : – « Il m’arrive…», lui disais-je. Il interrompt et dit « C’est tout à fait ça ! »

Il se lève et la séance est terminée.

Lecture : « Il m’ (a) rive ». Oui, il était question du regard, de son pouvoir de fixation sur moi, source d’inhibition et d’angoisse, de malaise dans le corps. Le regard, objet (a), me rive. Exit la fixation. Libération du corps, allègement inédit, ébranlement du fantasme. La jouissance était évidée.

La séance réduite à l’esp d’un laps, vise l’effet de trou, sape la finalité signifiante, désarticule la paire S1-S2. L’Un sans Autre résonne dans le corps touchant le se-jouit. Au programme de cette « contre analyse », l’inconscient réel, et cela, dès la première séance.