L’inconscient, c’est son invention par Daniel Roy

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Dans son cours sur « L’inconscient réel » paru dans Quarto 88-89, J.A. Miller énonce une thèse forte qui est la suivante : pour Lacan, l’inconscient est la découverte de Freud, découverte « qui fait trou dans le discours universel » (1).
Comment pouvons-nous entendre ça, que l’inconscient comme découverte, invention de Freud, fait trou dans le discours ? Prenons cela à partir de sa version la plus simple, telle que Freud la présente dans l’Interprétation des rêves, à savoir les rêves d’enfant, dont il dit « qu’ils sont moins intéressants que les rêves d’adulte, on n’y trouve pas d’énigmes, mais qu’ils sont un argument inappréciable pour prouver que l’essence du rêve est l’accomplissement d’un désir » (2). Accomplissement de désir, nous croyons comprendre ce dont Freud nous parle à lire le récit du rêve de sa fille Anna : « Ma plus petite fille, âgée à ce moment de 19 mois, avait eu un matin des vomissements et avait été mise à la diète pour toute la journée. Dans la nuit qui a suivi ce jour de jeûne, on l’entendit crier, au milieu d’un sommeil agité : « Anna F.eud, f.aises, g.osses f.aises, flan, bouillie ! » Elle employait alors son prénom pour exprimer la prise de possession. Son menu comprenait apparemment tout ce qui lui avait paru désirable. Le fait qu’elle y avait mis des fraises sous deux formes était une manifestation contre la police sanitaire domestique ; elle avait remarqué, en effet, que la bonne avait mis son indisposition sur le compte d’une grande assiettée de fraises ; elle prenait en rêve sa revanche contre cette appréciation inopportune » (3). Ainsi les fraises du rêve de la petite Anna n’ont plus rien à voir avec les fraises de la veille, ce sont des fraises qui désormais contiennent en leur cœur la privation ou l’interdiction dont elles ont été frappées. Ces mêmes mots du discours courant sont entrés alors comme éléments dans un autre discours, ils sont devenus des signifiants, ils sont chargés d’une valeur nouvelle. Le désir qui s’accomplit là, est-ce le désir de manger des fraises ? En aucune façon. Le désir qui surgit dans le rêve est un désir spécialement énigmatique, qui désormais l’inscrit dans un autre registre, sur une Autre scène, où les fraises sont à jamais marquées, trouées, par la présence de l’Autre, l’Autre qui prive, qui interdit, l’Autre qui parle. Je crois que c’est cela la perspective que Lacan prend sur la découverte de Freud, telle qu’il l’énonce par exemple dans son Séminaire IV, en commentant ce rêve : « Tous ces objets sont pour elle des objets transcendants. Ils sont d’ores et déjà si bien entrés dans l’ordre symbolique que ce sont tous justement des objets interdits. Rien ne nous force à penser que la petite Anna Freud fut inassouvie ce soir-là, bien au contraire. Ce qui se maintient dans le rêve comme un désir, certes exprimé sans déguisement, mais avec toute la transposition de l’ordre symbolique, c’est le désir de l’impossible » (4)

(1) Miller J.A., « L’inconscient réel », Quarto n° 88-89, Décembre 2006, p.6.
(2) Freud S., L’interprétation des rêves, Paris, PUF, 1976, p.177.
(3) Ibidem, p. 120.
(4) Lacan J., Le Séminaire, Livre IV, La relation d’objet, Paris, Seuil, 1994, p.183.