Un rêve par Philippe La Sagna

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Je suis chez moi, dans ma maison. Je suis surpris de rencontrer des hommes qui vont et viennent comme s’ils se trouvaient chez eux. L’un d’eux me semble familier. Je suis frappé de cette sorte de paralysie qui dans les rêves indique que justement l’action est impossible. Agir ce serait interroger ces gens qui se promènent chez moi et leur demander ce qu’ils font là. Leur indifférence à ma présence résonne avec mon inhibition comme si nous ne nous trouvions pas dans la même réalité. Le réveil survient alors à la place de l’acte qui aurait pu avoir lieu : soit dire quelque chose, protester. Et je me rendors rassuré que rien n’ait changé et pensant tenir l’explication de mon rêve. En effet depuis quelques mois il y a des travaux dans la maison et certains corps de métiers possèdent la clé d’une entrée de service pour éviter les dérangements. Donc il m’arrive parfois de rencontrer au détour d’une porte des ouvriers. Celui que j’identifie dans le rêve est un des chefs d’équipe. En associant au réveil, Il m’évoque une série d’hommes de ma famille, tous disparus depuis plus ou moins longtemps, qui, eux aussi, bâtissaient. C’est donc une façon de se rassurer que de penser que ces personnages m’ignorent parce que je suis vivant. Mais ces personnages me font aussi penser à la détresse de ces migrants que l’on voit souvent sur nos écrans essayant d’entrer. C’est aussi, un peu, un trait familial, beaucoup de gens de ma famille venaient d’ailleurs, ont été déplacés. Cela pose la question de la place que nous offrons aux autres, question qui alimente aujourd’hui les débats politiques. Je dois me rendre bientôt en Suisse et cela m’évoque le passage impossible de cette frontière pendant le nazisme pour certains amis de ma mère voulant s’y réfugier. Mais, au fond, je pense aussi à l’entrée des clowns que Lacan évoque à propos du rêve d’Irma. Ces clowns me mènent à Trump. Un Trump trompeur que l’Amérique a laissé entrer, un Trump « antisystème », et qui promeut ceux du pire système, qui les laisse tous entrer, et veut expulser les autres, les migrants. Ce mince rêve ouvre donc sur un débat moral comment accueillir ou ne pas accueillir l’autre, l’étrange et l’étranger. Avec toute son inquiétante étrangeté. Avec ce complément donc que l’autre est aussi pour une part, quelque chose de nous-mêmes. En me demandant si je voulais communiquer un rêve, mon ami B. Seynhaeve est aussi sans doute un de ces autres qui fait effraction chez moi et me demande, sans le dire, de révéler quelque chose d’intime. En ouvrant la porte aux autres on consent à être examiné et altéré. Une des questions aujourd’hui est de savoir si notre identité est quelque chose à trouver dans le passé. Et donc si cette identité sociale doit être conservée à tout prix ou si nous existons plutôt dans le présent. La psychanalyse nous mène à prendre les choses plutôt au futur, à se fier à ce que nous voulons être, et aussi à voir dans ce que nous ne voulons surtout pas voir advenir, ce dont nous défendons, ce qui est le plus proche parfois du désir que l’on repousse. Reste que la détresse des uns n’est évidemment pas celle des autres….