L’insu que sait par Thomas Van Rumst

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L’insu que sait [1]

 

De l’inconscient, qui a l’inconvénient de véhiculer une négation, Lacan donne une définition positive dans ces termes: « Il n’y a que des inconscients particuliers, pour autant que chacun, à chaque instant, donne un petit coup de pouce à la langue qu’il parle ».[2] Quand il amène ce genre de considérations sur la pratique de la langue, c’est à chaque fois dans un contexte où il parle d’appareillages scientifiques, surtout à propos de L’Esquisse de Freud où celui-ci a élucubré l’inconscient.

L’occasion la plus amusante est lorsqu’il parle de Luc, son petit fils et futur mathématicien, juste après avoir raconté sa visite à Saclay, un centre scientifique doté des derniers appareils technologiques. Le petit Luc disait que les mots qu’il ne comprenait pas, il s’efforçait de les dire, et il en déduisait que c’était ça qui lui avait fait gonfler la tête – il avait notamment une grosse tête comme son grand-père. « De cette façon qu’il a, dit Lacan, de si bien définir l’inconscient, car c’est de ça qu’il s’agit, à savoir que les mots lui entraient dans la tête, il a le tort évidemment de déduire que du même coup que c’est pour ça qu’il a une grosse tête […] Il y a quelque chose qui lui donne le sentiment que de parler, c’est parasitaire ».[3] Les propos de Luc n’auront pas moins de valeur que ce que Lacan à vu à Saclay. Et nous pouvons actualiser cette référence technologique en nous référant au stockage des donnés numériques. Celles-ci sont stockées dans un désert du Nevada, dans des endroits qui prennent toujours plus de place et consomment toujours plus d’énergie – le parasitage trouve ici son expression écologique[4]. Nos traces numériques sont donc écrites et stockés et on les retrouve toujours. Écrites déjà, elles nous attendent pour être redécouvertes. C’est le même principe que l’inconscient comme mémoire cybernétique. Le parasitage vient de la connexion du symbolique et de l’imaginaire du corps.

Lacan se demande à cette occasion si on a une mémoire : ‘Peut-on dire qu’on en fasse plus à dire qu’on l’a qu’à imaginer qu’on l’a, qu’on en dispose ?’[5] On s’imagine donc qu’on dispose de notre mémoire sous forme de traces et de mots, et qu’on n’a qu’à les lire comme le livre de notre vie où, à l’occasion, manqueraient des pages. Or, la parole analysante n’est pas juste une lecture, c’est surtout une écriture. De la même façon, dit Lacan, que l’on s’imagine choisir la langue que l’on parle alors que notre langue, nous la créons à chaque fois que l’on parle. On ne sait pas une langue, on la pratique, disons : à notre insu.

[1] Lacan J., extrait du titre donné à son séminaire de 1976-1977, L’insu que sait de l’Une-bévue s’aile à mourre.

[2] Lacan J., Le Séminaire, Livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2004, p. 133.

[3] Lacan J., « Nomina non sunt consequentia rerum », Ornicar? 16, p. 11.

[4] https://www.theguardian.com/environment/2016/dec/06/google-powered-100-renewable-energy-2017?CMP=fb_gu

[5] Lacan J.,  Le Séminaire. Livre XXIII Le sinthome, Paris, Seuil, 2004, p. 133.