Commentaire d’une citation de Freud par Alexandre Stevens

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 « Une partie du moi également, et Dieu sait quelle importante partie du moi, peut être inconsciente, est certainement inconsciente. Et cet Inconscient du moi n’est pas latent au sens du Préconscient. »

Freud, Le moi et le ça, in : Essais de psychanalyse, PBP 1981, p. 229

Freud écrit Le moi et le ça pour procéder à une remise en ordre de sa doctrine après la publication de Au-delà du principe de plaisir. Le premier chapitre est essentiel pour comprendre le tournant freudien. C’est le moment ou Freud déstabilise sa notion de l’inconscient : « le caractère d’être inconscient perd pour nous de son importance. »[1]

Jusque là, il existait deux modes de l’inconscient. D’abord l’inconscient pris dans son caractère descriptif : ce qui n’est pas présent à la conscience. C’est le cas aussi de tout ce qui est « latentcapable de devenir conscient » qui constitue donc le préconscient[2]. Mais le concept d’inconscient comme tel implique qu’il ait aussi un mode dynamique, c’est-à-dire qu’une force s’oppose à ce que le matériel fait de représentations (signifiants) arrive à la conscience : c’est le refoulement.

Mais, comme le dit Freud, ces distinctions apparaissent insuffisantes « à mesure qu’on avance dans le travail »[3]. La nouveauté dès lors de ce texte est l’introduction d’un troisième type d’inconscient, qui n’est plus seulement descriptif ou dynamique mais structural. Le moi est à la fois ce à quoi se rattache la conscience, ce qui commande à la motilité et ce qui exerce le contrôle. Le moi est ainsi responsable de la censure du rêve et donc du refoulement, et c’est aussi lui qui résiste à la levée du refoulement. Mais le moteur de cette censure et de cette résistance sont forcément inconscients puisque le sujet ignore qu’il a procédé de telle manière. Nous nous trouvons ainsi devant un paradoxe : le Moi qui se rattache à la conscience est aussi inconscient pour une part.

Freud est extrêmement logique dans son raisonnement. Le moi est la censure et il est donc pour une part inconscient. La différence avec l’inconscient-refoulé, c’est que le refoulé est codé donc décodable et qu’il produit des effets de vérité lorsqu’il est levé. Il est au principe des formations de l’inconscient. Par contre le moi inconscient est l’instance qui code et qui est donc elle-même nondécodable. Lors du Séminaire de DEA, Jacques-Alain Miller avait évoqué le lien entre ce moi-ics et le sujet barré lacanien qui est lui aussi une instance inconsciente, qui n’est pas en tant que tel décodable mais se déduit des effets du signifiant.

Alexandre Stevens

[1] S. Freud, Le moi et le ça, in : Essais de psychanalyse, PBP 1981, p. 229.

[2] Ibid. p. 224.

[3] Ibid. p. 227.