L’ombilic du rêve par Anne Lysy

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Extrait d’une intervention d’Anne Lysy à Gand, Journée internationale du Kring, « Weg van het onbewuste ? » / « Avec ou sans l’inconscient ? », le 3 décembre 2016

Voyons comment Lacan a lu l’ombilic1 du rêve de Freud.

J’entre dans le vif du sujet en me reportant immédiatement à la réponse improvisée que Lacan a donnée en janvier 1975 à la question d’un collègue, Marcel Ritter2, sur l’ombilic du rêve : ne pourrait-on pas voir dans cet  Unerkannt, le « réel » de Lacan, et si oui, peut-être un « réel pulsionnel » ?

Cette intervention de 1975 appartient au dernier enseignement de Lacan, avec quelques conférences de la même période et où l’on retrouve des formulations semblables (à Genève, Nice, aux Etats-Unis).

Lacan commence par relier l’ombilic au refoulement originaire. Il assimile Unerkannt et  Urverdrängt  : il y a un refoulement qui n’est jamais levé, quelque chose qui ne peut jamais être dit, qui se trouve « à la racine du langage » ; c’est un trou ; un trou inhérent au symbolique. Le Un de Unerkannt est le Un de Unmöglich, « impossible » qu’il rend à l’aide d’une double négation : « ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire ». « Ce qui fait la consistance de l’inconscient, ce qui en fait à proprement parler le réel, c’est un point d’opacité. C’est un point d’infranchissable, c’est un point d’impossible », qui caractérise l’être humain comme étant non pas le chef d’œuvre de la création, mais « le siège d’une autre spéciale Unerkennung, (…) une impossibilité de connaître ce qui regarde le sexe. »

Il va alors de manière surprenante faire une analogie entre le trou du symbolique et le trou corporel de la pulsion.

L’ombilic est un nœud corporel ; un trou pulsionnel particulier qui a servi pendant neuf mois à transmettre la vie et qui ensuite a été fermé à jamais. L’ombilic est une cicatrice, un stigmate. C’est « le point d’où sort le fil » et auquel l’être parlant n’a plus d’accès. Il rend visible combien le « parlêtre se trouve exclu de sa propre origine ».

Le parlêtre est né d’un ventre particulier, fait-il encore remarquer. De la même façon, Lacan disait aux Etats-Unis que ce n’est pas pareil d’avoir eu sa maman et pas la maman du voisin3. C’est une langue très particulière que l’enfant reçoit, car la langue qu’il reçoit porte la trace du désir de ses parents ; l’inconscient est fait de ces marques, dit-il à Genève4. « L’inconscient, c’est la façon qu’a eue le sujet d’être imprégné (…) par le langage »5. L’être humain a un inconscient avec un ombilic, dit Lacan à Ritter : le point opaque de son rapport originel avec la langue qui est hors d’atteinte, qui est insaisissable, sinon de manière déplacée, métaphoriquement, dans les nœuds langagiers du rêve.

Je reconnais dans cette analogie des trous l’équivalence entre inconscient et pulsion que J.-A. Miller soulignait à Rio6 ; ils ont une « commune origine qui est l’effet de la parole dans le corps ».

1Freud S., L’interprétation des rêves, trad. I. Meyerson, révisée par D.Berger, PUF, Paris, 1967, p. 446

2 Lacan, J., Réponse de Jacques Lacan à une question de Marcel Ritter, 26 janvier 1975, Lettres de l’EFP n°18, 1976 ; & J.-A. Miller “Notice de fil en aiguille”, § 17,  L’Unerkannt , Le Séminaire , livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005, pp. 238-239.

3 Lacan, J., “Conférences et entretiens dans des universités nord-américaines” (nov-déc 1975), Scilicet 6/7, Seuil, Paris, 1976, p. 45.

4 Lacan, J., “Conférence à Genève sur le symptôme” (4 octobre 1975), Le Bloc-notes de la psychanalyse n° 5, 1985, pp. 5-23.

5Ibid., p. 11.

6 Miller J.-A., intervention au congrès de l’AMP à Rio, “Habeas corpus”, La Cause du désir n° 94, Navarin éditeur, Paris, octobre 2016.