D’un petit acte manqué à un refus de l’inconscient – Alexandre Stevens

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Cela se passe fin août, au retour de vacances. J’ai encore plusieurs jours de congé dont je profite pour préparer les premiers cours de l’année. C’est à ce moment que je reçois un coup de téléphone d’un collègue avec lequel je partage une partie de ses enseignements. Il m’appelle pour me proposer une réunion à Liège à la demande d’un organisme public qui souhaite que nous organisions pour leurs membres une formation à la clinique psychanalytique.

C’est une opportunité à saisir, mais ce type de réunion qui va nous prendre une bonne demi-journée ne m’enchante pas, pas plus que lui d’ailleurs. Je me dis que, quitte à être interrompu dans mon travail, j’irais bien plutôt passer une journée de détente, par exemple à la Mer du Nord.

Le jour dit, je vais donc prendre le train. J’arrive à la gare juste à l’heure, mais à la limite de rater le train. Je me précipite sur le quai à l’instant où le chef de train donne le coup de sifflet du départ. Il me laisse d’extrême justesse entrer par la seule porte encore ouverte.

Au moment de m’asseoir, je m’aperçois que le train situé de l’autre côté du quai va également partir. Je lève alorsmachinalement les yeux vers le panneau indicateur dans le wagon où je me trouve et je lis « Ostende ». Je vais donc à la Mer du Nord !

Vous conviendrez que l’interprétation de cet acte manqué est simple : j’avais envie de ne pas aller à cette réunion et plutôt même de repartir en vacances. Au-delà de cette signification assez banale à laquelle je pourrais ajouter quelques scintillements supplémentaires côté souvenirs d’enfance, puisque la Mer du Nord — où je ne me rends à vrai dire plus guère — a été pour moi un des lieux privilégiés de vacances dans mon enfance, cet acte manqué est surtout un témoignage de l’inconscient en tant que division du sujet.

Mais enfin, j’aime assez le Champ freudien pour changer de train à la gare suivante, repartir dans le sens opposé et arriver à Liège avec une petite demi-heure de retard. Pour ne pas indisposer les personnes que nous allons y rencontrer j’ai donc convenu par téléphone avec mon collègue qu’il se rende déjà à la réunion ; je prendrai un taxi.

C’est là qu’une petite conséquence inattendue de ce désir inconscient se produit. Une rencontre clinique. Le chauffeur de taxi est plutôt bavard, mais il parle avec cette voix inimitable venant de l’œsophage qu’ont les opérés du larynx. Il parle bien cependant et, au contraire de beaucoup de laryngectomisés, il est parfaitement audible. La conversation glisse sur ce qui lui est arrivé et il me raconte que cette opération ne date pour lui que de peu de mois. Je le félicite de sa qualité de récupération : il a fait de gros efforts pour en arriver si vite là. C’est un sujet décidé.

Il me raconte alors que cette opération est la conséquence, comme on peut bien sûr s’y attendre, d’un cancer au fond de la gorge. Il était fumeur et fumait d’ailleurs beaucoup, me dit-il. Mais il ne faut pas croire ce qu’on dit, ajoute-t-il : ce n’est pas à cause de la fumée qu’il a eu son cancer, mais à cause de la pollution. Voilà donc un sujet décidé et plutôt désirant qui, pour prix de son désir, nie toute responsabilité du sujet dans la pulsion de mort qui le frappe. Refus de l’inconscient.